« 1 avril 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16338, f. 1-2], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8159, page consultée le 03 mai 2026.
1er avril [1839], lundi, 10 h. du matin
Bonjour, mon pauvre petit bien-aimé, bonjour, tu n’es pas venu me soigner, tu as eu
peur qu’une vieille patraque comme moi te restât dans les mains ? C’est qu’en effet
je
suis bien peu solide. Je ne sais pas ce que cela deviendra mais je me sens bien malade
depuis plusieurs jours. Je voudrais que la journée d’aujourd’hui fût passée pour
pouvoir me mettre au lit tout à fait. Je t’écris tout de suite une grosse lettre dans
la crainte d’en être empêchée tantôt par tous ces
goistapioux. Claire n’est pas
encore arrivée. Je suppose qu’elle ne tardera pas à présent. Je vais me lever aussitôt
ta lettre écrite, ce qui n’est pas une petite affaire pour moi car je souffre beaucoup
et je crains de ne pouvoir pas me tenir, il faut que ce soit bien fort pour me faire
abandonner la partie, car le courage ne me manque pas facilement.
Je donnerai les
deux vieilles chaussures à Lanvin ce matin.
J’espère qu’il sera content. Si je te voyais et si nous devions passer la journée
ensemble je lea serai aussi moi,
contente, et peut-être même GUÉRIE mais c’est tout le contraire et je suis triste
et
mouzon. Il fait pourtant bien beau, cela
donnerait envie à un mort d’aller se promener, à plus forte raison à une pauvre
vieille amoureuse comme moi qui n’ai d’air, de soleil, de vie et de joie que dans
mon
amour. Papa est bien i, surtout quand il mange de la merde en papilloteb comme hier ! Mais quelques personnesc prétendent même qu’il est
atteint de GIBBOSITÉ. Il y avait longtemps que je n’avais ri d’aussi bon cœur, c’est
peut-être ce qui m’a rendue plus malade mais je ne le regrette pas, car une pareille
littérature ne serait pas encore assez payéed de la vie. Je vous aime, mon Toto. Je vous aime de toute mon âme,
n’oubliez pas ça et regrettez-moi quand je serai couchée dans la fosse commune, car
vous aurez perdu un amour bien ardent et bien sincère. En attendant que ceci se
réalise, je vais me parer du ravissant bijou que vous m’avez donné ou plutôt que nous
avons arraché à la trop grande généreuse confiance de Dédé. Je suis sûre que tout le monde poussera des cris d’admiration.
Rien que d’y penser, je me sens toute gaillarde et prête à sauter hors de mon lit.
Cette bonne vierge du pilier1 me devrait bien le miracle d’une
guérison radicale et spontanée car je l’admire et je l’aimee de tout mon cœur… après vous. Vous êtes
encore plus beau et plus ravissant qu’elle et je vous adore.
Juliette
1 Dans Hernani, à l’Acte III, scène 3, Hernani déguisé en pèlerin dit à don Ruy Gomez qu’il se rend à Saragosse pour honorer Notre Dame del Pilar.
a « la ».
b « papillotte ».
c « quelque personne ».
d « payé ».
e « ’aime ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle renonce définitivement à son métier et Hugo s’engage, par un mariage symbolique, à l’entretenir et ne jamais l’abandonner.
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